Zineb Fahsi a découvert le yoga à Bali, puis a commencé à le pratiquer régulièrement à Paris en 2013. Pour elle « Les effets du yoga peuvent être spectaculaires, cela reste une pratique qui produit quelque chose de profond, dans le rapport au corps, au souffle, dans le moment d’introspection, etc. C’est une discipline d’exploration des affects. On ne va pas au yoga comme on va à un match de badminton. Il y a une dimension plus existentielle, une quête de sens quelque part; cela offre d’atteindre des stades méditatifs où l’on suspend un peu l’identification à soi-même, au bénéfice de réflexions beaucoup plus universelles. »
Elle développe aussi son regard critique sur cette discipline aux nombreux bienfaits, et commence à enseigner le yoga en 2017.
« Dès 2013, j’ai été interpellée par les idées et représentations véhiculées dans ce milieu, au nom d’une philosophie ancienne: responsabilité extrême conférée à l’individu sur son bonheur, son destin, et sa santé; apologie de la résilience, de l’adaptabilité et de l’acceptation; exigence d’un travail permanent de perfectionnement personnel pour accéder à l’épanouissement.»
Diplômée de SciencesPo Paris en Relations Internationales et Environnement, et de l’Université Pierre et Marie Curie en Sciences Naturelles, c’est une passionnée de mouvement, de philosophie et de biologie. « Le yoga s’est révélé être le trait d’union entre des intérêts qui me semblaient disparates, et une porte d’entrée qui me permet de les explorer conjointement. »
Zineb Fahsi est spécialisée dans l’histoire du yoga et l’initiation aux textes de yoga. En 2021, elle termine son diplôme universitaire Cultures et Spiritualités d’Asie, en partenariat entre l’ICP et l’EFY, dirigé par Ysé Tardan-Masquelier. Aujourd’hui elle donne des cours de yoga sur Lyon, accessible aux publics en situation d’isolement ou de précarité, et elle organise des retraites et des ateliers.
Tout savoir sur le yoga moderne grâce à Zineb Fahsi
Tout au long de son livre et avec application, l’autrice présente ses nombreuses recherches enrichissantes sur les origines du yoga mais aussi toutes les transformations qui ont amenées cette discipline à sa forme plurielle et moderne, et à la place qu’elle tient dans notre société.
Mais elle ne s’arrête pas là, l’autrice analyse finement ce nouvel esprit du yoga, le questionne, et nous amène vers une réflexion critique sur la place que nous donnons au yoga dans notre vie, comme simple élève ou bien comme professionnel du yoga.
En 2021, 7,6 millions de français déclarent pratiquer régulièrement le yoga, soit 11% de la population. La promesse de transformation du yoga pouvant expliquer son essor spectaculaire avait débuté il y a une trentaine d’années déjà. « Les consommateurs allouent une importance croissante aux soins corporels, à la forme physique, à l’entretien de la jeunesse du corps. Dans la société de consommation actuelle, l’apparence corporelle et l’intériorité sont considérées comme étant associées, c’est-à-dire que le perfectionnement corporel est considéré comme le reflet d’un développement personnel. Par conséquent, le marché du fitness, dans lequel l’amélioration du corps passe par une autodiscipline rigoureuse via la nutrition et l’exercice physique, connaît une croissance robuste.»
«Ainsi l’actrice Jane Fonda, figure de la contre-culture, vend dès les années 1980 ses vidéos d’exercices physiques et de yoga, tandis que le chanteur Sting fait la couverture de la revue Yoga Journal de décembre 1995. C’est également l’âge d’or du tristement célèbre Bikram Choudhury, qui développe une méthode de yoga franchisée extrêmement athlétique et qui compte parmi ses disciples Madonna, David Beckham, George Clooney… »
Zineb Fahsi développe alors l’idée que le yoga dérive jusqu’à encourager l’individu à se concevoir comme une petite entreprise, que la performance et la compétitivité en sont devenues des valeurs qui suggèrent que changer la société ne sert à rien mais que tout repose sur le changement de l’individu.
L’exemple d’Antonio Pele sur la potentielle dérive de la méditation, aussi applicable au yoga affirme que : «la méditation peut induire chez certaines personnes l’idée que c’est en se changeant soi-même que l’on va changer le monde. Et que si l’on n’y parvient pas, c’est à cause d’un « mauvais karma ». C’est en quelque sorte une façon de faire le jeu du capitalisme, ou en tout cas de ne pas le remettre en cause.»
«Or la méditation seule ne peut pas changer le monde. Ce n’est pas en méditant qu’on va résoudre les inégalités dans le monde ou le réchauffement climatique. De tels changements réclament un engagement politique. Le danger de certaines approches méditatives, c’est de dépolitiser les individus en faisant passer l’éthique de soi avant le politique.»
« Des entreprises comme Google créent des centres de méditation pour que leurs employés puissent être plus concentrés dans leurs activités. À notre insu, l’engouement pour la méditation conduit à mieux répondre aux vicissitudes de notre société et aux exigences les plus aiguës du capitalisme contemporain. »
Antonio Pele
L’autrice nous rappelle que le yoga ne s’arrête pas aux notions d’acceptation et de lâcher-prise: « Ainsi, dans le yoga contemporain, la phrase de Gandhi « sois le changement que tu veux voir dans le monde » est désormais un poncif qui illustre cette tendance à faire porter à l’individu la responsabilité de l’avènement d’un monde meilleur, tendant à occulter le fait que Gandhi, en parallèle d’une éthique personnelle de non-violence, a également été à l’origine d’un mouvement collectif de désobéissance civile. »
« De manière similaire, l’un des grands motifs symbolisant l’engagement dans les milieux du yoga est la fameuse fable du colibri, popularisée par Pierre Rabbi, dans lequel un colibri est le seul des animaux à ne pas renoncer à éteindre un feu de forêt, et face à son effort en apparence minuscule et inutile, répond à ceux qui l’interrogent: « oui, mais je fais ma part ». « Faire sa part » est évidemment louable, mais certainement insuffisant.
Cela peut détourner l’attention de la nécessité de changements structurels en canalisant l’attention et l’énergie des individus vers la transformation de leurs propres comportements. Cela oblitère également le fait que tout le monde n’a pas la possibilité de transformer ses comportements, quand bien même il le souhaiterait: comment se passer de la voiture individuelle quand il n’existe pas d’offre alternative de transports en commun? Comment végétaliser son alimentation quand il y a peu d’offre disponible ou accessible financièrement à proximité de chez soi? »
« C’est aussi pour ça que l’étude de la pratique du yoga se révèle si passionnante. C’est un objet culturel qui cristallise de nombreux enjeux éminemment politiques, autour de la colonisation, de la mondialisation ou du mouvement des idées. »
Zineb Fahsi
Se questionner sur notre propre approche du yoga
« Cette biomorale, qui exalte la pensée positive et qui stigmatise les pensées négatives ou critiques, trouve un écho particulier dans le milieu du yoga et se décline sous différentes apparences. Toute personne qui pratique le yoga régulièrement a déjà entendu de la part de son entourage qu’elle devait être « bien plus zen » maintenant. Et si elle osait s’emporter, protester, râler, se mettre en colère, être de mauvaise humeur, pessimiste, négative, ou ne serait-ce que déployer un peu d’esprit critique, la sentence tombe rapidement: voilà une attitude qui n’est pas très « yogi ».
Cette injonction à la positivité et au refoulement des émotions négatives est souvent faite au nom de différentes notions piochées dans différentes traditions du yoga prémoderne, aux doctrines parfois très éloignées voire en contradiction. »
On m’a dit un jour, que le développement personnel n’est pas un outil dont on se sert pour devenir parfait. C’est un outil qui nous aide à se comprendre et à s’accepter tel que nous sommes, imparfaits. Et Zineb Fahsi nous explique dans son ouvrage, de quoi retourne les désillusions d’une quête de contrôle et d’une perpétuelle amélioration de soi et de bonheur, qui peuvent même conduire à des dérives sectaires. Sans aller jusque là, elle rappelle que « Le sociologue Alain Ehrenberg analyse ainsi dès 1998 dans son ouvrage La Fatigue d’être soi, la dépression comme une maladie qui découle de la sur-responsabilisation des individus. Le culte de la performance conduit nécessairement la majorité des gens à faire l’expérience de leur propre insuffisance. »
« Le yoga bien-être revêt alors une dimension politique, lorsqu’il est enseigné comme une forme d’attention et de soin à l’autre, lorsqu’il offre des moments où le relâchement est possible, où l’on est encouragé à mettre de côté la productivité, l’utilité, la réussite, la performance, pour se laisser respirer. Ces Îlots de respiration ne changeront pas le monde, mais ils peuvent offrir des espaces bienvenus de résistance aux discours dominants. »
Les origines du livre
« Avant de me plonger dans l’histoire du yoga et d’entreprendre l’écriture de cet ouvrage, mon intention était claire: démontrer que les discours relayant les idées néolibérales dans le yoga contemporain constituaient une perversion du véritable yoga, et qu’en me plongeant dans l’étude de ses textes anciens, il me serait possible d’en tirer des grands principes éthiques qui permettraient de justifier que le yoga était politique d’une part, et surtout qu’il serait en phase avec ma vision politique du monde.
Me reposant sur les notions de non-violence, de sobriété, d’interdépendance associées au yoga, il me semblait évident le yoga, de tout temps, ne pouvait être qu’au service d’une émancipation collective. Au fur et à mesure de mes recherches, j’ai été confrontée à une histoire bien plus complexe, j’ai mesuré à quel point ma quête était empreinte de clichés orientalistes, j’ai été mise face aux acrobaties intellectuelles et aux anachronismes que cela me demandait d’opérer, et j’ai fini par me questionner sur ma volonté de vouloir à tout prix donner une dimension politique au yoga, au nom de « son véritable esprit. »»
« Pratique des marges et d’initiés, rien ne semblait prédestiner le yoga à devenir la discipline mondialisée qu’elle est aujourd’hui.
Pratique ascétique de dépouillement, rien ne semblait le prédisposer à se transformer en une pratique visant l’épanouissement de l’individu.
Pratique centrée sur la souffrance humaine, rien ne laissait présager que le yoga deviendrait une discipline « du bonheur ».
Pratique qui vise le salut de l’âme par sa sortie du monde, rien ne semblait l’inviter non plus à se métamorphoser en une pratique de développement personnel et d’optimisation de soi.
C’est l’histoire de cette transformation qu’il nous reste à raconter. » Zineb Fahsi
Atelier où Julie vous propose un cours de yoga autour de la colonne vertébrale, et Isis un Voyage Sonore, expérience auditive et sensorielle à l’aide d’instruments (bols, gongs…) offrant un relâchement profond.
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Camille Teste était au bord du burn-out quand elle a découvert le yoga à ses 24 ans lors d’un séjour à Casablanca au Maroc. C’est en 2020 qu’elle met un terme à sa carrière de journaliste pour se professionnaliser dans le secteur du bien-être. Et en Avril 2023, cette ancienne étudiante en philosophie puis journaliste…