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Livre : Les vertus de l’échec, de Charles Pépin

Charles Pépin est né en 1973, c’est un écrivain et romancier, diplômé de Sciences-Po Paris, d’HEC et agrégé de philosophie. Il est aussi un des essayistes français les plus traduits dans le monde.

Dans Les vertus de l’échec, Charles Pépin nous parle de l’échec dans l’espace (français, philosophique, religieux, scolaire ou encore sportif) et dans le temps. Il nous fait découvrir ses nombreuses vertus: pour apprendre plus vite, comme un moyen de comprendre, comme une chance de se réinventer, mais aussi une leçon d’humilité et d’expérience du réel. L’auteur nous apprend même à lire l’échec de manière psychanalytique, et à nous lire aussi pour oser l’échec!

Dans son livre, l’auteur nous parle des vertus de l’échec à travers les histoires d’Abraham Lincoln, de Steve Jobs, Marc Aurèle, Nelson Mandela, Barbara, Ray Charles, Charles Darwin, J.K Rowling, Serge Gainsbourg, Thomas Edison, Miles Davis, Pablo Picasso, Charles de Gaulle, Roger Federer, Winston Churchill ou encore Georges Brassens. 

«Ils ont tous connu des succès éclatants ? Oui, mais pas seulement. Ils ont échoué avant de réussir. Mieux : c’est parce qu’ils ont échoué qu’ils ont réussi. Sans cette résistance du réel, sans cette adversité, sans toutes les occasions de réfléchir ou de rebondir que leurs ratés leur ont offertes, ils n’auraient pu s’accomplir comme ils l’ont fait.»

Il est des victoires qui ne se remportent qu’en perdant des batailles – énoncé paradoxal mais qui, je crois, contient quelque chose du secret de l’existence humaine. Hâtons-nous donc d’échouer, car alors nous rencontrons le réel plus encore que dans le succès.

Un exemple pour se questionner sur l’échec

Pour les nombreux fans de tennis, voici un extrait qui fait parti des exemples du livre, qui nous questionne sur l’échec : 

« Nous sommes en France, à Tarbes, au cœur de l’hiver 1999. Le jeune Espagnol a 13 ans. Il vient de perdre la demi-finale du tournoi de tennis des Petits As, le championnat du monde officieux des 12/14 ans.

Le Français qui l’a battu, et qui remportera le tournoi, est né la même année que lui et fait exactement la même taille. Pourtant, il l’a facilement dominé.

Ce jeune prodige s’appelle Richard Gasquet : « le petit Mozart du tennis français ». Les spécialistes affirment que jamais aucun joueur n’a atteint une telle maîtrise à cet âge.

À 9 ans, il faisait déjà la une de Tennis Magazine, qui titrait «Le champion que la France attend». Ses gestes parfaits, la beauté de son revers à une main, l’agressivité de son jeu furent pour son adversaire autant de blessures narcissiques.

Après avoir serré la main de Richard Gasquet, l’adolescent majorquain se laisse tomber sur sa chaise, sonné. Il s’appelle Rafael Nadal.

Ce jour-la, Rafael Nadal a échoué à devenir champion du monde de sa classe d’âge. Quiconque regarde ce match aujourd’hui (disponible sur YouTube) est frappé par l’agressivité du jeu de Richard Gasquet: il prend la balle très tôt, et son adversaire de court.

Or, cette manière d’entrer dans la balle avec une agressivité maximale évoque étrangement ce qui fera le succès de Rafael Nadal, qui sera par la suite numéro un mondial et le restera des années, remportant soixante tournois, dont douze titres du Grand Chelem.

Richard Gasquet est devenu un très grand joueur – il a atteint la septième place mondiale. Mais il n’a à ce jour remporté aucun tournoi du Grand Chelem. Et n’a gagné en tout que neuf titres. Quels que soient ses exploits futurs, sa carrière ne pourra plus égaler celle de Rafael Nadal. La question se pose donc : où s’est jouée la différence ?

Revenir sur le parcours de Rafael Nadal peut nous fournir un élément de réponse. Jeune, il a connu beaucoup d’échecs : des matchs perdus, et une incapacité à maîtriser la technique du coup droit classique qui l’a contraint à développer ce coup droit non conforme, sa raquette partant en hauteur après la frappe, tel un lasso, dans un geste improbable qui est devenu sa signature.

Après sa défaite contre Richard Gasquet, ils se rencontreront à quatorze reprises. Rafael Nadal remportera les quatorze matchs. Sans doute, après ce match, Rafael Nadal s’est davantage intéressé à son jeu, et l’a analysé en profondeur avec son oncle et entraîneur Tony Nadal. Sans doute a-t-il ce jour-là, à Tarbes, plus appris en perdant que s’il avait gagné. Peut-être même a-t-il appris, en une seule défaite, ce que dix victoires n’auraient pu lui apprendre. Il n’est pas impossible qu’il ait pris la mesure de l’agressivité dont il était capable, au moment même où il était victime de celle de Richard Gasquet.

Ma conviction est que Rafael Nadal a eu besoin de cette défaite pour se rapprocher plus vite de son propre talent. L’année d’après, il remportera d’ailleurs le tournoi des Petits As.
C’est peut-être là, justement, qu’est le problème de Richard Gasquet: de ses premiers pas sur un court de tennis jusqu’à ses 16 ans, il a enchaîné les succès avec une facilité déconcertante. Et s’il n’avait, durant ses précieuses années de formation, pas suffisamment échoué ?

Et s’il avait commencé à échouer… trop tard? Et si, ne rencontrant quasiment pas l’échec, il avait manqué de cette expérience du réel qui résiste, et qui nous conduit à le questionner, à l’analyser, à nous étonner devant son étrange tessiture? Les succès sont agréables, mais ils sont souvent moins riches d’enseignement que les échecs.»

Avoir échoué, en France, c’est être coupable. Aux États-Unis, c’est être audacieux. Avoir échoué jeune, en France, c’est avoir échoué à se mettre sur les bons rails. Aux États-Unis, c’est avoir commencé jeune à chercher sa propre voie.

L’échec, des arts aux sciences

« Tous ces ratés dans le processus de création artistique ressemblent aux erreurs des scientifiques : ils peuvent être désagréables, mais sont acceptés comme des étapes nécessaires, comme autant de marches vers l’œuvre finale. Sans culture de l’erreur, ces ratés seraient plus douloureux.
Artistes et scientifiques seraient paralysés par le sentiment de l’échec comme nous le sommes parfois. Au lieu de cela, et même s’il leur arrive de souffrir, ils se remettent au travail sans attendre, passionnés par chaque nouveau petit pas, les yeux grands ouverts et le cœur en joie. Au fond, ce qui transforme une erreur « normale » en échec douloureux, c’est le fait de mal la vivre : le sentiment de l’échec. La culture de l’erreur protège du sentiment d’échec.

Nos crises existentielles nous livrent le même enseignement. Une crise de couple est souvent l’occasion de mieux comprendre ce à quoi l’un et l’autre aspirent, sur quelles bases ils peuvent – ou pas – être heureux ensemble. Et qu’est-ce qu’une dépression sinon une invitation, particulièrement douloureuse, à ouvrir une fenêtre sur ce que nous ne voulons pas voir ? C’est même probablement la fonction de la dépression : nous forcer à nous arrêter pour nous interroger sur nous-mêmes, sur l’écart entre notre existence et ce que nous en attendons, sur nos dénis, nos désirs inconscients.

Combien d’entre nous ne se sont jamais interrogés sur leur inconscient avant de connaître cet effondrement psychique ? Il semble qu’il faille, ici aussi, que cela ne marche pas pour que nous daignions nous demander « comment ça marche ». Les symptômes de la dépression indiquent qu’il y a, « sous le capot » de la conscience, quelque chose à éclaircir, à déchiffrer, ou à entendre. Ce peut être alors le début d’une aventure salutaire, le commencement d’une psychanalyse qui nous rendra plus conscients de nous-mêmes, plus lucides sur notre complexité, en un mot plus sages.»

Perdre et se mettre à rebâtir. La protestation contre le réel est vaine. Pire : elle est contre-productive. Elle nous prend de notre force si utile pour reconstruire.

« Oser, c’est d’abord oser l’échec. »

«Enfin, si l’échec nous blesse tant, c’est parce qu’il est pensé par les philosophes majeurs de notre tradition occidentale de manière culpabilisante. 

À l’origine de toutes les belles réussites, on trouve une prise de risque, et donc une acceptation de la possibilité de l’échec. Oser, c’est d’abord oser l’échec.

Voilà la première condition de l’audace: avoir de l’expérience, accroître sa compétence, maîtriser sa zone de confort pour oser en sortir, et faire « le pas de plus ». Celui qui n’a qu’une petite expérience est tenté de s’y rapporter sans cesse : il n’osera pas beaucoup.

Celui qui a une grande expérience ne peut, par définition, s’y référer entièrement : le voilà porté à écouter son intuition. L’audace est un résultat, une conquête: on ne naît pas audacieux, on le devient.

Pour libérer notre capacité d’audace, il faut enfin se rappeler en toute occasion cette évidence: les échecs rencontrés sans avoir rien osé sont encore plus difficiles à vivre. Qui ne s’est jamais retrouvé une soirée entière sans oser aborder une personne attirante ? Cet être parti, l’échec avéré, nous constatons que nous aurions préféré, quitte à échouer, avoir au moins essayé.»

Une méthode pour apprendre à oser : accroître sa compétence, admirer l’audace des autres, n’être pas trop perfectionniste, et se souvenir que l’échec sans audace fait particulièrement mal.

L’origine du mot échec

« Le mot « échec » viendrait de l’arabe « al cheikh mat », qui a donné « échec et mat » et signifie « le roi est mort ». J’ai écrit ce livre pour montrer le contraire : lorsque nous échouons, le roi en nous ne meurt pas. Il se peut même qu’il prenne conscience de sa puissance à cette occasion. Les grands rois le deviennent au combat, lorsqu’ils se surprennent eux-mêmes et se révèlent aux autres. L’échec n’est certes pas agréable. Mais il ouvre une fenêtre sur le réel, nous permet de déployer nos capacités ou de nous rapprocher de notre quête intime, de notre désir profond : le roi est blessé, vive le roi !

Cette origine arabe est discutée. « Échec » pourrait venir aussi du persan « sha mat », signifiant « le roi est étonné ». Il y a en effet de quoi être intrigués, émerveillés parfois, par ce que provoquent nos échecs, tant notre faculté de rebond est grande, tant nos ratés ont ce pouvoir de nous rapprocher des autres et de nous-mêmes, de nous dessiller les yeux. Il faut avoir échoué pour comprendre ce qu’il y a d’intense dans la simple joie de vivre, et de miraculeux dans la beauté du monde.

Mais le mot « échec » viendrait peut-être, plus simplement, du vieux français, « eschec », terme apparu au xi° siècle et qui désigne le butin. Le butin est ce qu’une armée prend à l’ennemi, le produit d’un vol, ou la récolte d’un botaniste : dans tous les cas, il est un signe de victoire. Il est tentant de croire à cette étymologie, car c’est elle qui nous guide le mieux vers la sagesse de l’échec. Nos échecs sont des butins, et parfois même de véritables trésors. Il faut prendre le risque de vivre pour les découvrir, et les partager pour en estimer le prix.»

Impose ta chance, serre ton bonheur, et va vers ton risque.

René Char

Et la résonance de ce vers de René Char continuera de nous inspirer après cette lecture passionnante de Charles Pépin : « « Serre ton bonheur » : prends plaisir à faire ce que tu sais faire, à habiter ta zone de confort, restes-y le temps qu’il faudra. « Et va vers ton risque » : pour trouver ensuite la force, quand ce sera nécessaire, de t’aventurer au-dehors. Seule la maîtrise rend possible la grâce de l’ «immaîtrise ». Nous devrions nous en souvenir chaque fois que nous sentons le courage nous manquer. »

Pour aller plus loin

https://www.charlespepin.fr/

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